Raphi Rambles

Troquets Numériques

TL;DR

Il n'y a pas si longtemps, n'importe quel village avait son, et souvent ses bistrots. Aucun de ces établissements n'a jamais prétendu avoir inventé le concept de "boire des coups", mais ça n'empechait pas les gens de s'y retrouver.

Parfois, il s'avérait que le patron du café des sports était un con. Du coup, on se tirait au Balto, 30 mètres plus loin1, et le problème était réglé.

Certains aimaient faire le tour des bars, histoire de croiser des gens différents en fonction de l'humeur du moment. D'autre, comme moi, avaient plutôt tendance à toujours trainer dans les deux ou trois même rendez-vous d'habitués. Peu importe les tempéramments ou l'assiduité, chacun était libre d'aller où ça le chantait, quand ça le chantait.

Et puis un jour un type a fait construire une tour d'une cinquantaine d'étages sur la grand place, et a commencé à expliquer à tout le monde qu'on serait tous bien mieux chez lui plutôt qu'ailleurs.

Les plus curieux sont allé voir, et ont trouvé que la déco était sympa. Et puis ils sont retombés sur des vieux copains qu'ils n'avaient pas revu depuis le collège, et ça c'était chouette.

Les plus cyniques ont préféré se tenir à l'écart et se moquer du nouveau lieu à la mode. Pas mal d'entre eux avaient bien flairé l'embrouille et voyaient déjà venir la fin de l'histoire.

Mais au fil du temps, la clientèle du bistrot géant n'a pas cessé de s'agrandir, et bien vite, les résistants se sont retrouvé bien seuls et n'avaient plus qu'à râler au comptoir du coin de la rue.

Comptoir qui a bien vite disparu quand le patron du petit troquet de quartier a du revendre son exploitation parceque plus personne ne venait chez lui.

Et puis l'ambiance au café central a commencé à se dégrader. Quelques scandales sont sortis, tournant généralement autour de la vidéo-surveillance omniprésente. Quand il s'est avéré que même les toilettes étaient remplies de caméras, la clientèle à vaguement tiqué. Mais comme elles étaient là pour prévenir les risques d'aggressions, on s'est dit que ca passait, que c'était pour notre bien.

Quand une armée d'employés s'est mis à interrompre toutes les conversations pour nous proposer des promotions sur des produits dont on avait discuté la veille, bien sur, c'était gonflant, mais vu que ca permettait de ne pas augmenter le prix des consommations, l'un dans l'autre, on s'est dit que ça valait le coup.

Des tensions ont également commencé à se faire sentir entre différents groupes. Les clients qui étaient venu organiser un tournoi d'échecs n'arrrivaient plus à se concentrer, à cause des fétards qui préféraient danser sur de la techno. Une salle, 1000 ambiances.

Je te laisse imaginer ce que ça a donné quand certains ont voulu parler politique. Une engeulade émechée, c'est déjà vite le bordel à 5, alors à quelques millions...

Pas mal de gens ont commencé à voir les problèmes qui se posaient et ont commencé à réflechir à comment on pouvait améliorer la situation. Sans envisager un seul instant de simplement s'en aller. Parcequ'apparement, "On n'avait plus le choix".

Quinze ans plus tard, la situation est invivable, et les trois quarts des clients sont en profonde dépression. Entre la foule, le bruit et les stratégies de plus en plus aggressives des marketteux pour s'accaparer notre attention, c'est une chance quand on arrive à échanger plus de 3 mots avec un ami. La moindre interraction avec un inconnu se termine une fois sur deux en baston générale, qui font de plus en plus de blessés, voire de morts. Quand aux scandales, il en sort désormais un par jour. Les derniers en date concernent le patron, qui ne prend même plus la peine de cacher son admiration de longue date pour le troisième reich.

Plus personne ne croie qu'il est encore possible d'arranger les choses, et pourtant, on continue à frequenter l'endroit. Parceque maintenant que tout le monde est coincé là, s'en aller, c'est la mort sociale. Les plus jeunes n'ont même jamais connu une situation différente.

Et pourtant, la solution est sous notre nez depuis le début. Les troquets de quartier ont peut être du fermer, mais les locaux sont toujours la. Et si le squatteur de la grande place fait tout ce qu'il peut pour dissuader les gens de s'en aller, il n'a pas encore la possibilité de les empécher physiquement de partir. Et le jour ou plus personne ne viendra chez lui, il ne pourra que s'effondrer.

Tu l'auras compris, le véritable sujet de ce billet n'est pas les debits de boissons, mais bien l'état dans lequel on a laissé le web se développer. L'analogie vaut ce qu'elle vaut, mais je la trouve plutôt juste et surtout pas moins absurde que son équivalent numérique. Et la solution n'est techniquement pas plus compliquée.

Elle est même d'autant plus simple que dans le monde physique, on construit des routes pour relier des espaces existants entre eux, et la place est forcemment limitée. Sur le réseau, les routes sont déjà la, et il suffit d'y raccorder une nouvelle machine pour faire apparaître quelques hectares de terrain constructible.

Bien sur, ca représente un petit chantier, et j'ai bien conscience que sans s'y mettre collectivement, alors on restera cantonné à planter des légumes dans nos potagers, partagés ou non. C'est sympa, hein, mais ça ne fait pas système, et donc ça ne résoud pas les problèmes de fond.

L'un des avantages qu'on à, c'est qu'économiquement, c'est aussi beaucoup moins compliqué qu'on pourrait le croire. Louer un petit serveur, ça a un coût, mais rien de compaarable au rachat d'un fond de commerce. Si on recycle des vieilles machines et qu'on mutualise tout ça, ça reviendra encore moins cher. Et des gens capables de gérer ça, on en a. Pleins. Beaucoup seraient sûrement ravis de filer un coup de patte2, à condition toutefois d'avoir l'impression que ça servira à quelque chose. Parce que si personne ne se décide à en profiter, à quoi bon ?

Sauf qu'il y a urgence. Les prix de la RAM ont déjà explosé, et les disques durs sont en train de suivre. Et ça ça m'inquiète. Beaucoup. Parceque le jour ou le moindre hebergement coutera plus de 100 balles au mois3 et que l'intégralité des machines disponibles ne servira plus qu'à faire tourner des chatbots idiots, alors effectivement, on l'aura dans l'os.

Il n'est plus temps de se demander ou sont les alternatives. Il faut partir de chez les nuisibles. Maintenant.

Quitte à faire une pause. Qu'on pourra éventuellement employer à réapprendre deux ou trois petites choses. Des trucs de base, que les internautes des années 2000 apprenaient sur le tas sans difficultés. Parcequ'effectivement, se réapproprier un outil, ça implique de se donner un peu la peine de comprendre comment il fonctionne. Et tant qu'on refusera de faire ce petit effort, alors on se refera avoir à la première arnaque.

Les solutions bios sont déjà la, et si elles ne sont peut être pas encore parfaites, elles auront tout le temps de s'améliorer quand on se sera débarassé de l'idée qu'on ne peut plus se passer des monopoles. Pour peu qu'on prenne un peu la peine de réapprendre à chercher, la situation actuelle est loin d'être aussi impraticable qu'on pourrait le croire.

Certains me répondront qu'on ne concurencera jamais le potentiel de visibilité du web actuel en bricolant nos petites machines. En terme d'infra, ça ne tiendra jamais la route.

Et ils ont raison. Le web à échelle humaine ne sera pas celui des géants. Et c'est tant mieux. Parceque la possibilité d'engranger des millions de vues, ça intéresse qui, vraiement, à part les marketteux qui nous ont mis dans cette merde ? A quoi bon être suivi par 5000 personnes quand ton bar ne peut en acceuillir que 50 ?

Dans les années 90, les amateurs qui publiaient une page en ligne recevaient parfois un email (ou une carte postale) de l'autre bout du monde. Et il trouvaient ça incroyable. La décroissance numérique, ça va aussi passer par comprendre que la magie, la vraie, c'est la qu'elle se trouve, et que tout le reste, ce n'est que de l'emballage.

Et tu sais quoi ?

J'y crois de moins en moins. Plus ça va et plus je me dit qu'il est déjà trop tard, et je regrette un peu de m'être contenté si longtemps de râler au bistrot.

J'ai bien conscience d'arriver après la bataille, mais si ce blog peut au moins aider deux ou trois personnes à ppiger à quel point on s'est fait enfler, ce sera toujours ça de pris. J'ai quelques autres idées de vulgarisation technique sous le coude, j'essaierais de m'y mettre si j'arrive à ignorer les quelques neurones qui s'acharnent à me répeter que c'est complétement futile. Au pire ça me défoulera.

Je n'en veux pas aux gens de s'être fait avoir. La situation a beau ne pas être aussi compliquée qu'on le pense, elle n'a rien d'intuitif, et nos cyber-seigneurs ont tout fait pour nous embrouiller. Mais j'avoue que depuis le temps que beaucoup s'échinent à expliquer les enjeux, il y a de quoi grincer des dents.

Peut être que tout est foutu. Peut être pas. Si c'est le cas, alors mon plus grand regret sera l'absurdité de s'être collectivement laissé voler ce qui aurait pu être la plus belle invention du 20eme siècle aussi façilement. Quoi qu'il arrive, ne venez pas dire que vous n'étiez pas prévenu.


  1. C'était évidemment pas toujours aussi simple, et ma description trahit sûrement ma condition de petit citadin habitués des centre-villes.

    Mais passons. Ceci est une analogie, tu m'excusera donc quelquues imprécisions. 

  2. Même bénevolement. Un peu comme tous les devs du libre dont la santé mentale est en train de fondre face à la gravité de la situation. 

  3. Pour info, un petit VPS, aujourd'hui, ca coute entre 5 et 10 euros par mois. Voire encore moins en cherchant bien. 

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