Raphi Rambles

Je condamne

Pris d'une soudaine envie de redevenir un membre productif de cette société, je me décide enfin à chercher du boulot, et pourquoi pas du même coup réaliser mon rêve d'enfance, à savoir m'écouter radoter sur des sujets qui n'intéressent que moi, le cul posé dans un fauteuil confortable et convaincu d'éclairer les masses à grands coups d'évidences et de lieux communs dignes de la grande Élisabeth Lévy.

N'ayant aucune expérience du monde médiatique, j'ai bien conscience que viser directement le statut d'éditorialiste serait bien ambitieux de ma part, et je me contenterais donc pour démarrer et me faire la main d'un poste de juge de plateau, me substituant à la justice pour condamner tout ce qui déplaira à mon futur employeur.

Il va sans dire que je ne laisserais aucune vague conviction se mettre en travers de mes sermons, et je n'aurais aucun veto à opposer quant aux cibles qu'on voudra bien confier à ma juste indignation. Je réprouverais bien évidemment toute forme de violence, que je saurais dénicher jusque dans un discours du Dalaï-lama. Je vous prie néanmoins de croire que je saurais me désolidariser avec autant de vigueur de tout acte, propos, concept ou objet du quotidien susceptible de vous importuner.

Dénué de toute forme de respect pour la vérité ou la logique, je n'aurais aucun mal à broder sur n'importe quel sujet et je promets de ne jamais laisser mon incompétence tempérer mes propos. Grand amateur d'art absurde, j'assume pleinement l'incohérence de mes raisonnements, et ma religion m'interdit de pratiquer la nuance.

En cas d'opposition, je saurais faire preuve de toute la mauvaise foi nécessaire pour défendre votre point de vue, et n'aurais aucun scrupule à piétiner la rhétorique avec des pirouettes argumentatives telles que que « De toute façon t'es moche », « C'est mon chat qui me l'a dit » ou encore « J'parle pas aux cons, ça les instruit ».

Concernant mes tarifs, je prends 100 euros pour une condamnation simple. Pour le double, j'y ajouterais la plus grande fermeté, et pour 500, je consacrerais une journée entière à harceler toute personne que je croiserais pour qu'elle condamne également.

Une simple insulte se terminant en « -isme » vous coutera 50 euros, mais son usage dans le cadre d'un réquisitoire plus complet vous sera gracieusement offert.

La perspective d'influencer ainsi l'opinion sans pour autant m'engager concrêtement pour quoi que ce soit m'enchante au plus haut point, et si cela s'avère impossible, alors je saurais me contenter d'un rôle de bouffon, satisfait d'apporter un peu de rire et de joie aux gens plus malins que moi tout en participant modestement au pourrissement du débat public.

Je vous laisse le soin de me contacter pour toute proposition, et je me réjouis par avance de notre future et fructueuse collaboration.

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