J'ai commencé à m'intéresser aux enjeux autour du web et de sa concentration aux mains des "GAFAMS" aux alentours de 2012. A l'époque, tous un tas de gens bien plus qualifiés que moi alertaient déjà sur tout un tas de risques qui n'étaient, avec le recul, pas bien compliqués à anticiper. Tout ça pour se faire traiter de casses-couilles au mieux, ou de paranoïaques au pire.
Un an plus tard, face à l'ampleur des révélations d'Edward Snowden, les paranos en question étaient sciés. Bien que conscient des risques, aucun d'entre eux n'imaginait que ça pouvait aller aussi loin. De leur coté, c'est tout juste si le grand public s'en souvient 15 ans plus tard, et l'affaire n'a eu aucune conséquence sérieuse.1 Ou en tout cas, pas celles qu'on aurait pu espérer.
Plus tard, en 2016, Donald Trump a été élu président des Etats-Unis, et j'ai commencé à voir passer des titres se demandant si Facebook avait bien pu jouer un rôle dans l'élection qui venait d'avoir lieu.
Question absurde. Sans même s'intéresser à la manipulation, delibérée ou non, de l'information, il devrait être évident qu'une plateforme par laquelle transite les 3 quarts du discours public aura forcémment un impact sur le discours en question. The medium is the message, tout ça tout ça.
Mais passons. Je me souviens m'être dit naïvement qu'on allait enfin pouvoir parler un peu des ravages du ciblage publicitaire, voire même, soyons fou, de pourquoi la structure même de ces plateformes, ainsi que leur modèle économique, ne pouvaient que nuire au débat.
Sauf que non. Apparement, c'était juste la faute des russes et de Cambridge Analytica.
Je ne met pas en doute les ingérences, et bien sur, la campagne de désinformation commandée par Donald était scandaleuse. Mais on va vraiment oublier que les vilains n'ont fait qu'utiliser les services que Facebook propose à n'importe quel marketteux, avec des effets tout aussi désastreux même quand il ne s'agit pas de pousser un agenda politique particulier ?
Apparement oui. Zuckerberg à bien été gentiment asticoté, et on à beaucoup discuté des symptômes, mais en terme d'analyse structurelle (pourtant le passe temps favori des gauchistes), c'est tout juste si on a gratté la surface du problème.2
C'est dommage. Si on avait pris la peine de creuser un poil plus profond, on aurait pigé tout de suite que les choses ne pouvaient qu'empirer, au lieu de repartir comme en 40.
Peu de temps avant ou après3 cette élection, le monde s'est pris de passion pour la chasse aux pokemons. Et si certaines des réactions que cette mode à suscité tenaient plus de la panique morale qu'autre chose, certains grincheux ont demandé si filmer autant de lieux, autant public que privés, via une application que personne ne controllait était une si bonne idée que ça.
On les a traité de rabats-joies. Ils n'ont pas insisté. Ils commencaient à avoir l'habitude.
Et voila que 10 ans plus tard, on apprend que ces images ont servi à entrainer les systèmes de navigation de drônes millitaires.

Je n'ai même plus de mots. Et je garantis qu'encore une fois, même les plus paranos ne pouvaient même pas imaginer ce scénario là en 2015.
Si les théories du complot, même les plus absurdes, mettent souvent le doigt sur quelque chose avant de partir en sucette, en matière d'alerte sur l'urgence de vaguement réguler les "nouvelles" technologies, les gens qui savent à peu près de quoi ils causent sont systématiquement ignorés4, alors que leur prédictions les plus terrifiantes paraissent de plus en plus bénignes comparées à la réalité.
Ca devient franchement usant.
Je résiste encore à la tentation de me dire que les gens sont décidement trop cons, mais face au refus apparent de la population de se poser quelques questions pas bien techniques, ca devient difficile.
Quand ont dit qu'une poignée milliardaires possèdent l'ensemble ou presque des médias "traditionnels", à peu près tout le monde vois bien le problème. Mais on va quand même continuer à milliter sur Facebook parcequ'envoyer un email est apparement devenu trop compliqué.
Dans le même ordre d'idée, on s'affole de la montée du fascisme, mais je n'entend presque personne s'alarmer des contrôles d'identité qu'on impose aux quatres coins du web, au nom, comme d'habitude de la protection des mômes.5
Parcequ'apparement, le canal de communication qui fait tourner le monde (pour le meilleur ou pour le pire) n'est toujours qu'une connerie pour geeks capricieux qui ne vaut pas le coup qu'on s'y intéresse, et râler sur les dernières conneries de jeunes, c'est de bonne guerre, mais prendre 5 minutes pour réapprendre à utiliser les outils qu'on utilise au quotidien, flemme.
Quel putain de fiasco.
Je me rassure comme je peux en me disant qu'avec un peu de chance, tout ça va finir par se péter la gueule tout seul. Si ça arrive, alors plus qu'à espérer qu'on arrivera enfin à se poser les bonnes question avant de se mettre à construire notre prochaine dystopie.
Illustrations: David Szilagyi
Post Scriptum:
Ce n'est pas tout à fait le sujet, mais je doute que Nintendo s'attendait à ce que leur propriété soit utilisée pour convevoir des putains de flingues autonomes. Eux qui sont plutôt frileux avec leurs droits d'auteur, j'attend de voir leur réaction. Ce sera bien une des rares fois qu'un procés me semblera légitime.
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Je me souviens d'un vague baffouillement au millieu d'un discours de François Hollande, dont la mollesse m'avaient surpris, même pour un socialiste.
J'ai vite compris pourquoi il ne s'était pas mouillé plus que ça. ↩
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Je suis mauvaise langue. La gauche propose des tas d'analyses intéressantes sur les effets de la technique en général, et du numérique en particuliers. Sans surprise, elle brille quand il s'agit de resituer tout ça dans un contexte économique global (pour résumer: c'est tout la faute du capitalisme).
Mais niveau compréhension des bases techniques, elle est aussi à la ramasse que les autres, et semble complétement accepter le discours dominant qui nous martèle qu'on "a plus le choix" et qu'il va bien falloir faire avec ces géants qu'on ne saura faire tomber.
Et la réappropriation des moyens de productions, elle est passé où ? ↩
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Je ne me souviens plus de l'année précise et j'ai la flemme d'aller vérifier. ↩
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Quand ils ne se font pas simplement traités d'amish ou d'arriéré par des gens qui confondent Twitter et le web. ↩
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Pour rappel, des bloqueurs de contenus que les parents peuvent installer sur leur bécanne ou sur celles de leur gamins, ca existait déjà dans les années 90 et ca n'implique pas de fliquer l'ensemble de la population. ↩